
« L’éternité nous échappe.
Ces jours-là, où chavirent sur l’autel de notre nature profonde toutes les croyances romantiques, politiques, intellectuelles, métaphysiques et morales que des années d’instruction et d’éducation ont tenté d’imprimer en nous, la société, champs territorial traversé de grandes ondes hiérarchiques, s’enfonce dans le néant du Sens. Exit les riches et les pauvres, les penseurs, les chercheurs, les décideurs, les esclaves, les gentils et les méchants, les créatifs et les consciencieux, les syndicalistes et les individualistes, les progressistes et les conservateur ; ce ne sont plus qu’hominiens primitifs dont grimaces et sourires, démarches et parures, langage et codes, inscrits sur la carte génétique du primate moyen, ne signifient que cela : tenir son rang ou mourir.
Ces jours-là vous avez désespérément besoin d’Art. Vous aspirez ardemment à renouer avec votre illusion spirituelle, vous souhaitez passionnément que quelque chose vous sauve des destins biologiques pour que toute poésie et toute grandeur de soient pas évincées de ce monde.
Alors vous buvez une tasse de thé ou bien vous regardez un film d’Ozu, pour vous retirer de la ronde des joutes et batailles qui sont les us réservés de notre espèce et donner à ce théâtre pathétique la marque de l’Art et de ses œuvres majeures.
(…)
J’enclenche la cassette, je sirote du thé au jasmin. De temps en temps je reviens en arrière, grâce à ce rosaire laïque qu’on appelle télécommande.
Et voici une scène extraordinaire.
Le père, joué par Chishu Ryu, acteur fétiche d’Ozu, fil d’Ariane de son œuvre, homme merveilleux, rayonnant de chaleur et d’humilité, le père, donc, qui va bientôt mourir, devise avec sa fille Setsuko de la promenade qu’ils viennent de faire dans Kyoto. Ils boivent du saké.
LE PERE
Et ce temple de la Mousse ! La lumière rehaussait encore la mousse.
SETSUKO
Et aussi ce camélia posé dessus.
LE PERE
Oh, tu l’avais remarqué ? Que c’était beau ! (Pause.)
Dans l’ancien Japon, il y a de belles choses. (Pause.)
Cette façon de décréter tout cela mauvais me semble outrancière.
Puis le film avance et, tout à la fin, il y a cette dernière scène, dans un parc, lorsque Setsuko, l’aînée, converse avec Mariko, sa fantasque cadette.
SETSUKO, le visage radieux.
Dis-moi, Mariko, pourquoi les monts de Kyoto sont-ils violets ?
MARIKO, espiègle.
C’est vrai. On dirait du flan d’azuki.
SETSUKO, souriante.
C’est une bien jolie couleur.
Dans le film, il est question d’amour déçu, de mariages arrangés, de filiation, de fratrie, de la mort du père, de l’ancien et du nouveau Japon et aussi de l’alcool et de la violence des hommes.
Mais il est surtout question de quelque chose qui nous échappe, à nous les Occidentaux, et que seule la culture japonaise éclaire. Pourquoi ces deux scènes brèves et dans explication, que rien dans l’intrigue ne motive, suscitent-elles une si puissante émotion et tiennent-elles tout le film dans leur parenthèse ineffable ?
Et voici la clé du film.
SETSUKO
La vraie nouveauté, c’est ce qui ne vieillit pas, malgré de temps.
Le camélia su la mousse du temple, le violet des montagnes des monts de Kyoto, une tasse de porcelaine bleue, cette éclosion de la beauté pure au cœur des passions éphémères, n’est-ce pas ce à quoi nous aspirons tous ? Et ce que nous autres, Civilisations de l’Ouest, ne savons atteindre ?
La contemplation de l’éternité dans le mouvement même de la vie. »
Muriel Barbery, « L’élégance du hérisson », Ed. Gallimard